
ELIZABETH DAY SUR LA REDÉFINITION DU SUCCÈS ET DE L'ÉCHEC
Que l’on parle autant d’échecs pour un succès aussi retentissant peut sembler paradoxal, mais au fond, rien de plus logique. Lorsque l’autrice et journaliste Elizabeth Day a lancé son désormais célèbre podcast How To Fail, son ambition était claire : offrir — surtout aux femmes — un nouvel espace pour repenser la réussite et l’échec. Autour d’invités allant de Kate Winslet à Salman Rushdie, Elizabeth Day montre comment aborder les moments difficiles sans honte, avec lucidité, bienveillance et une bonne dose d’humour.
C’est précisément pour cela que, avant sa séance de questions-réponses en boutique avec Clare Hornby, fondatrice de ME+EM, nous avons voulu recueillir auprès d'elle quelques-unes des idées lumineuses qu’elle partage si généreusement.

Votre définition de la réussite a-t-elle changé depuis que vous avez lancé How To Fail ?
J’avais une vision assez conventionnelle de la réussite, que j’associais à la réussite professionnelle, au solde d’un compte en banque ou à l’idée d’avoir un statut. Animer How To Fail m’a fait comprendre que, même lorsque quelqu’un semble parfaitement réussir de l’extérieur, chacun porte en réalité son lot d’échecs dans son histoire. Derrière chaque réussite, il y a aussi les obstacles qu’il a fallu affronter pour en arriver là.
Cela m’a fait comprendre que, pour moi, la réussite tient à l’authenticité. C’est aussi avoir appris à mieux me connaître. Et, selon moi, la seule façon d’y parvenir, c’est d’avoir le courage de se montrer vulnérable. How To Fail a été un immense cadeau pour moi, car cela m’a offert un espace où je peux me montrer vulnérable et où cela est accueilli avec bienveillance. C’est, pour moi, la définition la plus juste de la réussite : la confiance.
Avez-vous eu un « échec préféré » de la part d'un de vos invités ?
Bernie Sanders disant qu’il n’avait pas réussi à intégrer l’équipe de basketball de son lycée. Je crois que si j’ai autant aimé cette anecdote, c’est pour deux raisons. D’abord, je n’arrivais pas à croire que j’avais réussi à inviter Bernie Sanders dans How To Fail, et qu’il s’était retrouvé en personne dans le minuscule placard où j’enregistrais à l’époque.
La deuxième raison pour laquelle cette histoire m’est restée en tête, c’est que cet homme, brillant et éminent à bien des égards, qui semble avoir une vision claire de tant de dysfonctionnements de notre société, reste pourtant marqué par le fait qu’il n’a pas été retenu dans l’équipe de basketball à 15 ans. Il y a quelque chose de très fort là-dedans : la façon dont notre adolescence nous façonne et comment nous pouvons passer le reste de notre vie à compenser ce rejet précoce.
Et si j’ai le droit d’être gourmande et d’en citer un deuxième : Andrew Scott, l’acteur qui a incarné le Hot Priest dans Fleabag Nous avons eu une conversation vraiment intéressante sur le langage que l’on utilise autour de la sexualité : les expressions comme « faire son coming out » ou « être ouvertement gay », qui, en réalité, sont des formulations très réductrices. Ce sont deux moments qui me reviennent immédiatement en mémoire.
“For me, is the truest version of success is confidence”
Lequel de vos invités vous a donné le meilleur conseil ?
J’ai reçu un petit conseil, un vrai trésor dans ma vie, de chacun des invités venus sur mon podcast How To Fail. Mais s’il y a une personne qui, m’a le plus marquée, c’est [l’entrepreneur et auteur] Mo Gawdat.
Il a une manière extraordinaire d’interpréter et de transmettre des idées complexes. Ce qui a été le plus déterminant pour moi, c’est cette idée que nous ne sommes pas nos pensées les plus anxieuses, et que nous pouvons entraîner notre esprit à cultiver davantage de sérénité. Il a une méthode très concrète pour y parvenir : il donne un prénom à la partie anxieuse de son cerveau. Le sien s’appelle Becky. Et quand Becky lui murmure : « Tu rates tout avec tes enfants, tu n’y arrives pas au travail, pour qui tu te prends ? », il s’interrompt, quel que soit l’endroit où il se trouve, et répond : « Becky, j’aimerais vraiment que tu ranges cette pensée anxieuse et que tu la remplaces par une idée plus constructive. » Et à force de le faire, on peut réellement entraîner son cerveau anxieux de cette manière. Cela fonctionne vraiment : je l’ai fait moi-même.
L’autre aspect brillant de cette méthode, c’est qu’elle crée un temps de réflexion avant la réaction. Au lieu de retomber dans vos anciens schémas, vous créez un instant de recul qui vous permet d’analyser la façon dont vous souhaitez réagir à la situation. C’est lui qui m’a donné les meilleurs conseils, et il continue de le faire depuis des années. Je suis très reconnaissante pour son amitié.

Comment vous relevez-vous après un échec ?
S’il s’agit d’un échec du quotidien, celui qui pique sur le moment, comme rater une promotion mais dont on peut retirer quelque chose ensuite, je trouve essentiel de s’accorder un vrai temps pour digérer ce qu’on n’a pas obtenu. Prendre un instant pour accepter de ne pas avoir réussi avant de repartir. Prenez réellement le temps de comprendre et d’accueillir ce que vous ressentez. Et une fois que vous vous êtes accordé ce petit temps de pause, faites quelque chose qui vous fait du bien. Que ce soit un jambon beurre, un bon verre de vin, une balade au vert ou une discussion avec quelqu’un qui compte. L’essentiel, c’est de vous reconnecter à quelque chose de simple et réconfortant.
Et ensuite, gardez en tête qu’un échec, c’est avant tout une donnée en plus. Cela ne veut pas dire que l’épreuve est simple à surmonter, ni facile à vivre. Et cela ne veut pas dire non plus que cet échec doit forcément porter un sens. Parfois, c’est juste difficile, et c’est suffisant pour le reconnaître. Mais avec le temps, j’ai la conviction que le fait de vivre avec cet échec finit toujours par vous apprendre quelque chose qui compte vraiment.
“I really do believe that living alongside failure will teach you something meaningful”
Avez-vous un mantra ?
J’en ai un qui guide ma vie, tiré d’un poème en prose intitulé Desiderata, écrit par Max Ehrmann. La phrase est : « l’univers se déploie exactement comme il le doit ». Cela me rappelle que même lorsqu’une situation semble vraiment difficile, ou quand tout paraît aller de travers, le temps finit souvent par montrer que cette épreuve avait quelque chose à m’apporter. Et qu’un jour, je serai reconnaissante de l’avoir traversée. Et quand vous y repenserez, vous verrez que cette expérience vous aura appris quelque chose qui compte vraiment.
J’ai aussi un autre mantra : “se reconnecter, toujours”. Il vient de l’un de mes livres préférés au monde, Howard’s End. E. M. Forster l’emploie pour parler de la connexion à soi, mais j’aime aussi y voir l’idée de se relier aux autres. J’aime tant cette formule que je me la suis fait tatouer au poignet.

